Le Prix Rossel n’est pas le « Goncourt belge » (et il est temps que ça cesse)
03/10/2026/
J’aimerais vous proposer une série d’articles consacrée au prix Victor Rossel.
Parce qu’en Belgique, nous possédons un prix littéraire prestigieux, singulier, capable de se distinguer des autres… et pourtant, il semble encore laisser le grand public presque totalement indifférent. Et ça, forcément, ça me chiffonne.
Alors j’ai décidé de vous raconter son histoire, ses particularités, ses lauréats… et surtout de comprendre pourquoi nous parlons si peu de ce prix qui mériterait tellement plus de lumière.
Vous me suivez ?
C’est parti !
Hey Salut. Vous connaissez le prix Goncourt ? Évidemment. Et le prix Renaudot ? A coup sûr, oui !
Et le prix Victor Rossel ? Voilà. Si vous avez dit « non« , ou « de nom« , On tient peut-être une partie du problème !
En Belgique francophone, nous possédons pourtant l’un des plus anciens prix littéraires de notre paysage culturel. Créé en 1938, il récompense depuis près de 90 ans des écrivains et écrivaines belges. Il est aujourd’hui considéré comme la principale distinction littéraire de Belgique francophone.
Et pourtant, lorsqu’il faut l’expliquer, nous utilisons encore cette formule :
Le prix Victor Rossel, c’est le Goncourt Belge
Renommer ce prix 100% Belge est pratique. Tout le monde le comprend du premier coup! Ça donne un côté prestigieux, une référence, littéraire une mise en avant de la sélection. Une certaine lettre de noblesse au prix ! Mais il faudrait peut-être arrêter !
Parce que le Prix Victor Rossel n’est pas le Goncourt belge.Vous allez trouver cela idiot, mais le prix Victor Rossel…C’est le Rossel. Et cela devrait normalement et largement suffire… mais apparement, pas tant que ça !
Le Rossel, c’est quoi exactement ?
Je vous invite à retourner en arrière et à vous plonger dans un petit bout d’Histoire ! En 1938, le journal Le Soir crée un prix littéraire en mémoire de Victor Rossel, fils d’Émile Rossel, fondateur du journal. Son objectif est simple : récompenser un roman ou un recueil de nouvelles belge. Depuis, le prix a traversé les décennies et accompagné une grande partie de notre histoire littéraire.
Pierre Mertens, François Weyergans, Jacqueline Harpman, Nicole Malinconi, Thomas Gunzig, Isabelle Wéry, Antoine Wauters, Velibor Čolić, Claire Huynen. Et ici, je ne cite que des lauréats de la catégorie « Roman ». Des générations différentes, des écritures différentes, mais un même fil conducteur que j’aime beaucoup :
Un prix qui raconte la littérature belge francophone.
C’est précisément pour cela que son manque de notoriété auprès du grand public me dérange.
« Le Goncourt belge »
Pourquoi avons-nous besoin du Goncourt pour expliquer le Rossel ? Et c’est Le Soir, en premier qui le nomme ainsi ! Personne ne présente le Goncourt comme « le Rossel français ». Ça ferait sourire, moi le premier. (Même si ce serait une fierté !)
Et pourtant, dans l’autre sens, la comparaison semble naturelle. Cette expression dit quelque chose de notre rapport à notre propre littérature : nous avons parfois besoin de la comparer à une référence française pour lui donner immédiatement de la valeur.
Mais le Rossel n’est pas une version locale du prix Goncourt. Il possède une histoire, un territoire et une mission qui lui sont propres et surtout, différente du prix Goncourt.
Ce vieux réflexe belge
Si vous avez été sur ma page de présentation ou si vous comptez vous y rendre d’ici peu, vous verrez cette citation :
En Belgique, on est chauvin, uniquement quand ça marche. On a cette impression que si on est pas validé par la France, nous ne valons rien ! On oublie souvent qu’on a rien à envier aux autres !
Le Belge qui lit
La littérature francophone possède un centre de gravité puissant : les grandes maisons d’édition françaises, les grands médias, les grands prix, la rentrée littéraire, les émissions (Nldr : surtout en France ! En Belgique….hum hum) et les librairies. Au milieu de tout cela, la littérature belge francophone essaie parfois simplement de s’approcher du lecteur timidement et de rappeler quelque chose comme :
Hey ho…il y a quelqu’un? Vous savez, nous sommes là aussi ! Approchez, n’ayez pas peur ! Mais cet écho vient d’où exactement ?
Beaucoup de nos grands auteurs Belge sont publiés en France, et c’est tant mieux. Ça je ne juge pas ! La littérature Belge doit rayonner de partout ! Et lorsqu’ils rencontrent le succès, leur origine littéraire devient parfois étonnamment floue.
Amélie Nothomb ? Belge.
Georges Simenon ? Belge.
Adeline Dieudonné ? Belge.
Antoine Wauters ? Belge.
Et pourtant, combien de lecteurs les rangent spontanément dans la grande bibliothèque de la « littérature française » et non « littérature francophone » voir mieux « littérature Belge »?
C’est précisément pour cela que le Rossel est important. Il met un projecteur sur ce qui s’écrit ici, en Belgique francophone ! Alors pourquoi orienter immédiatement ce projecteur vers Paris ? On en perd la patte principale : le terroir, la Belgitude, la fierté, la sauce, les frites…sorry je m’emballe vite !
Imaginez qu’on fasse ça avec tout
Le spéculoos ? Le petit-beurre belge.
La Jupiler ? La Kronenbourg belge (ça sonne pas bien je sais…mais c’est un exemple, ne vous énervez pas !)
Les Diables Rouges ? L’équipe de France de Belique. (wow….je vais un peu trop loin !)
La bande dessinée franco-belge ? Faut pas déconner non plus !
Bref, vous voyez l’idée. Ca nous viendrait même pas à l’esprit !
À force de définir quelque chose par simple comparaison avec son voisin pour lui donner sa propre importance par similarité, on finit par lui retirer son identité propre. Le prix Victor Rossel n’a pas besoin d’être un « Goncourt » pour être prestigieux. Son histoire suffit. Son palmarès suffit. Ses autrices et ses auteurs suffisent.
Une mission différente
Le prix Goncourt possède une puissance médiatique et commerciale considérable. C’est indéniable. On en parle chaque année…il est surtout attendu.
Le prix Rossel évolue dans un autre écosystème : un marché plus petit, une population plus réduite et une littérature qui doit constamment se faire une place face à l’immense production éditoriale française (Bienvenue en Belgique).
C’est peut-être aussi justement ce qui rend le prix précieux, non ? Alors, ce prix ne doit pas devenir le Goncourt. Il doit devenir le Rossel. Un prix capable de dire chaque année :
Regardez ce qui s’écrit ici. Regardez nos auteurs. Regardez nos autrices. Regardez cette littérature qui existe à quelques kilomètres de chez vous et dont vous ignorez peut-être l’existence.
Cette mission mérite bien mieux qu’un surnom, vous ne trouvez pas ?
Pourquoi est-il encore si peu connu ?
Nous possédons un prix prestigieux, des auteurs reconnus internationalement, des maisons d’édition, des libraires, des salons, des bibliothèques et une histoire littéraire immense.
Et malgré tout, posez ces deux questions autour de vous :
« Qui a gagné le dernier Rossel ? »
« Qui a gagné le dernier Goncourt ? »
Pour la première, profitez du silence pour écouter les oiseaux. Pour la seconde, vous aurez un paysage rempli de main levée.
Et cela devrait nous poser des questions, tant en tant que lecteur, que libraire mais aussi que journaliste.
Non pas des questions sur la qualité du Rossel. Ce n’est donc pas la qualité ou la légitimité du Rossel qui me pose question. C’est la place que nous lui accordons. La manière dont nous le racontons, dont nous en parlons.
Faites attention en librairie : vous êtes certainement passé devant un bandeau « Prix Rossel 2025 », à côté du Bandeau portant le Goncourt de la même année. Et il passe vraiment inaperçu…surtout en Belgique, c’est le comble !
Ha oui en 2026, c’est Claire Huynen qui a gagné, avec Les Femmes de Louxor. Et j’aurais aimé surtout que vous disiez « Le prix Rossel ? Lequel ? » mais cela fera l’affaire d’une autre discussion !
Voici les gagnants des 5 dernières années et si vous remarquez, vous avez des livres et des BD…
Le Rossel devrait devenir un événement
Je rêve d’un prix Victor Rossel dont on parlerait avant la proclamation.
Un prix dont la sélection deviendrait un rendez-vous. Des librairies qui installent des tables « Rossel » (parce que c’est notre projet !) Des bibliothèques qui organisent des lectures. Des médias qui présentent les sélectionnés. Des lecteurs qui donnent leurs pronostics sur les réseaux sociaux Des écoles qui s’en emparent pour étudier les textes ou simplement lire !
Des rencontres, des discussions, des débats. Bref : Faire de ce prix un moment attendu chaque année et qui fait du bruit !
Parce qu’un prix littéraire ne devient pas important uniquement parce qu’un jury décide qu’il l’est. Il le devient lorsque les lecteurs commencent à attendre son résultat.
Je rêve qu’on ne doive pas demander à Google la date de la présentation des finalistes…
Apprendre à être fiers de notre littérature
Mais le problème dépasse largement le Prix Victor Rossel. C’est un peu mon combat. Nous avons parfois cette habitude de considérer que ce qui vient de chez nous devient vraiment important lorsque quelqu’un, à l’étranger, nous confirme que cela l’est.
Un auteur belge publié à Paris ? Mais qui est-ce, je veux tout savoir ! Un réalisateur belge récompensé à Cannes ? Mais déroulez-lui le tapis rouge sur la grand place de Bruxelles ! Un artiste belge reconnu internationalement ? Ah, voilà notre fierté nationale en haut du top 50 ! Le monde entier va comprendre qui on est.
Mais pourquoi le dire à ce moment là ? Pourquoi ne pas juste être fier a tout moment alors que nous aurions parfaitement pu le dire bien avant. Le Rossel pourrait justement servir à regarder notre littérature avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à notre place.
Le Rossel n’est pas le Goncourt belge
Ce n’est pas une attaque contre le prix Goncourt. J’ai beaucoup de respect pour ce prix prestigieux ! Le Goncourt possède son histoire, son prestige et ses codes.
Mais le Rossel, lui, possède les siens. Depuis 1938, Presque neuf décennies de littérature belge. Des romans, des nouvelles, des découvertes et des consécrations. Il n’a rien a envier à personne. Alors peut-être qu’il est temps d’arrêter de le présenter comme la version belge de quelque chose d’autre.
Le prix Victor Rossel n’est pas le Goncourt belge.C’est le prix Victor Rossel.
Et le jour où l’on pourra simplement dire « le Rossel » sans devoir ajouter « vous savez, le Goncourt belge », nous aurons peut-être enfin gagné quelque chose de plus important qu’un prix littéraire : le réflexe de regarder notre littérature avant d’aller chercher ailleurs la preuve qu’elle mérite d’être regardée.
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