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Entre deux rives : Suzanne Aubinet raconte ceux qu’on regarde sans toujours le voir

Couverture de Entre deux rives
LE LIVRE AU COMPTOIR

Entre deux rives

Suzanne Aubinet

Parlà Edition · Roman social · 2024 · 179 pages · Littérature Belge · Tous public

À lire si vous aimez : Les destins croisés, les destins cabossés, les récits sociaux et humains

La Quatrieme

Entre deux rives est le récit croisé, entremêlé, de deux vies éraflées. Celle d’Aldo, 9 ans, petit garçon d’une maman addict et démissionnaire. Celle de Jeanne, intervenante sociale à l’aube de la trentaine, pleine de fragilités. Des vies bouleversantes mais lumineuses de poésie et de vérité. Celle du quotidien.

Un roman choral à l’écriture sensible, où se côtoient, se rencontrent et cohabitent des personnages tendres, doux et tourmentés évoluant dans un Liège sublimé, dans ses cafés, sur ses quais, ses pavés.

Ce prix a eu le prix Saga en 2025…donc i y a quelque chose ! Mais quoi ?
Lisez l’article ! Vous comprendrez !


Il a neuf ans. Il s’appelle Aldo. Et sa maman, parfois, il la nomme « maman-ciment ».
Une expression d’enfant. Toute simple.

Et pourtant, elle raconte déjà beaucoup de choses du roman d’Entre deux rives, le premier ouvrage de Suzanne Aubinet, publié aux éditions Parlà.
Parce que Clotilde, la maman d’Aldo, est toxicomane. Elle boit, elle vit dans la précarité, elle n’offre certainement pas à son fils la stabilité dont un enfant de neuf ans aurait besoin.

Mais elle reste sa maman, son ciment, son repère.
Et quand tout s’écroule, même le ciment le moins solide peut être la dernière chose à laquelle on s’accroche.

Aldo, neuf ans, et plus vraiment rien

La vie d’Aldo bascule lorsqu’un incendie ravage le squat dans lequel il vit avec sa mère. Il perd ses affaires, ses repères, son quotidien, puis il est séparé de Clotilde et placé.

Pour les adultes qui l’entourent, cette décision peut être expliquée par des mots : protection, sécurité, intérêt de l’enfant, placement.
Mais Aldo a neuf ans, et Suzanne Aubinet a l’intelligence de ne pas lui prêter notre regard d’adulte.

Pour lui, la question est beaucoup plus simple et plus douloureuse : où est maman ?
Ce non jugement est d’ailleurs l’une des grandes forces du roman.

Suzanne Aubinet, l’autrice, est psychologue clinicienne, spécialisée dans l’aide à la jeunesse.
Aldo est nourri de cette expérience. Probablement pas comme la retranscription d’un dossier traînant sur un bureau quelconque, mais comme la somme de rencontre de plusieurs enfants croisés au cours de sa carrière…

Et quand on y prête attention, cela se ressent dans la manière dont elle raconte l’enfance.
Aldo ne théorise pas sa situation, il la vit, il attend, il espère, il ne comprend pas toujours et surtout il s’attache.
Et nous, forcément, on s’attache aussi à lui, un peu…puis beaucoup…

Depuis l’incendie, il a l’impression d’emprunter le corps d’un personnage. Il se sent … Il se sent comme quelqu’un qu’il ne connaîtrait pas, dans un endroit qui ne lui correspond pas, avec des choses qui ne lui vont pas, qui ne lui appartiennent pas.

Entre deux rives – Suzanne Aubinet – Parlà Edition

Et de l’autre côté, il y a Jeanne

Entre deux rives est un roman choral et n’est pourtant pas uniquement l’histoire d’Aldo.

Il y a aussi Jeanne, jeune intervenante sociale à l’aube de la trentaine.
Son quotidien, c’est celui des autres : Les personnes fragiles, les familles compliquées, les situations que l’on voudrait résoudre mais pour lesquelles il n’existe pas toujours de bonne solution.

Jeanne accompagne, elle écoute, elle essaie, et parfois, elle ne peut rien faire de plus.
L’autrice évite une facilité importante : faire de la travailleuse sociale une héroïne chargée de sauver tous ceux qu’elle rencontre.

Jeanne aussi a ses failles, sa vie personnelle tangue, elle doute.
Et à force de s’occuper des fissures des autres, on découvre que les siennes ne sont pas forcément bien rebouchées.

C’est aussi cela, Entre deux rives : rappeler qu’entre celui qui aide et celui qui est aidé, la frontière n’est pas toujours aussi nette qu’on aimerait le croire.

Clotilde, ou l’art de nous mettre mal à l’aise

Et puis il y a aussi Clotilde.
La mère. La toxicomane. L’alcoolique.

Celle à qui on pourrait facilement attribuer trop facilement le mauvais rôle. Celle qu’on aimerait trop juger.
Après tout, son fils vit dans des conditions terribles. Il souffre. Il est placé. Et certaines de ses décisions donnent envie de la secouer.

Alors parfois, on lui en veut vraiment.
Puis Suzanne Aubinet fait une chose que j’ai apprécié : elle déplace légèrement notre regard.

Et derrière « la toxicomane », elle nous force à apercevoir une femme. Et derrière cette femme, une histoire !
Et quelque part derrière cette histoire, l’enfant qu’elle a été.

Cela n’excuse rien, mais cela change notre regard et ça change beaucoup de chose !

Parce que comprendre un personnage ne signifie pas pardonner l’ensemble de ses actes.
Cela signifie simplement accepter qu’un être humain ne se résume pas à la pire chose qu’il ait faite.

Et c’est probablement là que l’expérience professionnelle de Suzanne Aubinet semble apporter au roman quelque chose de précieux : elle raconte des personnes avant de raconter des problématiques sociales, et ça fait réfléchir à notre façon de penser quand on à la chance de s’endormir dans un bon matelas recouvert d’une couette chaude !

C’est au tour d’Aldo, Moussa et Constantine de décorer le sapin, ils sont les derniers et ont hérité du sommet. Georgette, affairée à chercher dans les boîtes en désordre, leur parle de l’étoile à mettre à la cime de l’arbre.

Entre deux rives – Suzanne Aubinet – Parlà Edition

Personne ne sauve personne tout seul

Autour d’Aldo gravitent encore Jean-Marc, éducateur en foyer, Leïla, Richard et plusieurs autres personnages qui viennent progressivement composer cette drôle de cartographie humaine.

Jean-Marc va ouvrir sa porte à Aldo et lui offrir quelque chose qui peut sembler terriblement banal : une place, une vraie. Dans une maison, dans un quotidien, sans peur du lendemain.

Et le roman devient alors particulièrement intéressant parce qu’il ne raconte pas seulement la précarité, le placement ou l’aide à la jeunesse, il parle surtout de la rencontre.
Il parle de ce moment où quelqu’un décide que l’autre mérite qu’on s’arrête.

Ce roman nous montre aussi les différentes facettes du placement des enfants, les foyers, les maisons et les internats. J’ignorais l’existence de ces dernier. Quand je verrai les élèves sortir des internats, je ne regarderai plus les choses comme avant. Je penserai à Aldo…je penserai à l’humilité !

Liège, personnage sans le nommer

Sur une rive, quelqu’un passe, sur l’autre, quelqu’un survit.
Et entre les deux…un pont.
Encore faut-il décider de le traverser.

En bref

Entre deux rives est un premier roman étonnamment maîtrisé, porté par des personnages cabossés, imparfaits, parfois difficiles à aimer, mais profondément humains.

Aldo, surtout, reste longtemps en tête. Ce petit garçon ne demande finalement qu’une chose : comprendre ce qui lui arrive et retrouver celle qu’il aime.

J’aurais aimé passer davantage de temps avec certains personnages secondaires. Et puis arrive la dernière page…Ah oui, je ne vous ai pas dit.

Entre deux rives n’est que le début.

Ils ne sont pas arrivés au bout du chemin. Ils viennent seulement de quitter leur rive.

Intrigue
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Personnages
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Écriture
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Émotion
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Addiction
🍟🍟🍟🍟🍟
3/5
19frites sur 25

N’y voyez pas de rancoeur, c’est juste pas ce que je lis d’habitude !

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