Les chroniques frites-mayo

Trace de Geneviève Damas : A 15 ans, elle court entre deux vies

Couverture de Trace
LE LIVRE AU COMPTOIRUn excellent moment !

Trace

Genevière Damas

Grasset · Roman social · 2026 · 208 pages · Littérature Belge · Dès 15 ans

À lire si vous aimez : les romans courts, réalistes et sociaux avec un personnage fort et une écriture très incarnée

Il y a des gens qui courent pour battre leur record et d’autres pour perdre trois kilos avant l’été.
Farkass, elle, court parce que parfois, s’arrêter est un luxe qu’on ne peut pas se permettre.

Elle a quinze ans. Elle vit avec sa mère dans un appartement d’une cité où le gris semble avoir gagné jusque dans les perspectives d’avenir. Le père a disparu en laissant derrière lui ses dettes, sa mère travaille comme elle peut et l’école ressemble davantage à un endroit où Farkass passe de temps en temps qu’à une promesse de jours meilleurs.

Alors elle a trouvé une autre manière de gagner de l’argent : elle deale.
Et puis, un jour, quelqu’un la regarde courir.

Bienvenue dans Trace, de Geneviève Damas, publié chez Grasset.

Courir ou crever

Farkass n’est pas exactement ce qu’on pourrait appeler une élève modèle.
Le lycée, elle le fréquente quand l’envie ou les circonstances le permettent, parce qu’entre une école dans laquelle elle ne trouve plus beaucoup de sens et un trafic qui rapporte de l’argent immédiatement, le calcul semble vite fait.

Elle commence comme guetteuse. Puis elle grimpe doucement dans la hiérarchie de son immeuble!

Dans cet univers presque exclusivement masculin, elle apprend les règles, les rapports de force, les silences nécessaires et cette évidence : on entre beaucoup plus facilement dans le trafic qu’on n’en sort.
Et Geneviève Damas ne cherche jamais à transformer Farkass en petite délinquante que le lecteur devrait juger.

Elle nous place de son côté, non pas pour excuser mais pour comprendre comment, à quinze ans, quelques billets peuvent paraître infiniment plus concrets qu’un diplôme promis dans plusieurs années. Comprendre aussi qu’on ne choisit jamais totalement son point de départ.

Puis arrive Couturier, son professeur de sport.
Il voit Farkass courir et comprend immédiatement quelque chose qu’elle ignore encore elle-même : La Petite, elle est douée. Très douée.
Alors il lui propose de l’entraîner et Farkass découvre une autre manière de courir.

Quand je suis arrivée dans les Tours, je croyais que l’école te sort de tout alors qu’elle ne peut rien pour ceux qui ont déjà le genou à terre.

Trace – Genevieve Damas – Grasset

La même fille. Les mêmes jambes. Deux directions.

C’est probablement ce que j’ai préféré dans Trace.
Geneviève Damas construit son roman autour de deux mondes qui réclament exactement la même chose à Farkass : tout donner.

D’un côté, le deal où il faut être rapide, attentive, résistante. Où il faut savoir encaisser, observer et parfois fuir.

De l’autre, l’athlétisme où il faut être rapide, attentive, résistante. Et surtout (pour l’avoir testé plusieurs fois), où il faut savoir encaisser, observer et parfois dépasser la douleur.

Même but : Courir, mais la ligne d’arrivée n’est pas la même !
Et forcément, à un moment, les deux vies deviennent incompatibles.

Parce que s’entraîner prend du temps, ça demande du temps, du travail sur la piste…avec une compréhension de l’entraineur qui vous voit évoluer pour que vous atteignez vos objectifs !
Mais dans le trafic de drogue, on est pas écouté quand on explique qu’on a entraînement d’athlétisme à 18 heures.

Farkass se retrouve donc à courir partout : Tant sur la piste que dans la rue.
Après le temps, l’argent et la reconnaissance, mais surtout…après ce qui peut s’apparenter à un avenir !

Quelqu’un qui vous regarde autrement

Derrière le trafic et l’athlétisme, Trace raconte peut-être surtout cela : ce que peut changer le regard d’une seule personne.

Couturier ne sauve pas Farkass, du moins c’est le sentiment que j’ai !
Il ne débarque pas avec une baguette magique en lui expliquant que le sport va régler sa vie, effacer la pauvreté, faire disparaître les dealers et réparer son histoire familiale, il fait quelque chose de plus simple : Il voit quelque chose en elle et le lui dit !

Et cela traverse tout le livre.

Parce que Farkass manque évidemment d’argent mais elle manque peut-être encore davantage de personnes capables de lui dire :

Tu sais faire quelque chose.
Tu peux aller quelque part.
Je crois en toi.

Ce qui donne aussi au roman une dimension sociale particulièrement intéressante au roman (et à la vie en général) !

Quand l’école ne promet plus rien

Geneviève Damas n’a pas imaginé cette histoire complètement hors-sol. Cette histoire pourrait même être un téléfilm que ça ne serait pas étonnant !

J’ai lu que l’autrice raconte avoir été marquée, lors d’ateliers menés avec des jeunes à Bruxelles, par un étudiant en mécanique confronté notamment à du matériel scolaire obsolète.
Celui-ci lui avait expliqué qu’il pourrait toujours vendre de la cocaïne pour gagner sa vie.
Cette réflexion a nourri son envie de s’intéresser à ces jeunes pour lesquels l’enseignement ne semble plus capable d’offrir une perspective suffisamment concrète.

Et c’est là que Trace devient beaucoup plus intéressant qu’une simple opposition digne de

drogue = mauvais chemin / sport = bon chemin.

Parce que la vie réelle est évidemment beaucoup plus complexe !

Le trafic offre à Farkass quelque chose que la société peine à lui donner : de l’argent immédiatement, une place dans un groupe, une forme de reconnaissance et l’impression d’être utile à sa mère.

L’athlétisme lui propose autre chose : une possibilité de réussi par elle même…celle de se dépasser…mais réussi de façon incertaine!

Et quand on vit dans la précarité, choisir entre quelques centaines d’euros aujourd’hui et la promesse hypothétique d’un avenir meilleur demain n’est pas évident !

Une rage froide prenait le contrôle, je me sentais capable de soutenir une douleur de ouf, même d’avancer pieds nus sur des éclats de verre. Je tenais. Je tenais. Couturier s’en est rendu compte : « Tu as atteint un nouveau palier. Continue comme ça, Farkass. »

Trace – Genevieve Damas – Grasset

Une Farkass qui se fait comprendre

Et puis il y a cette voix pendant le livre, parce que Trace, c’est Farkass qui raconte l’histoire.

Elle parle comme Farkass. Comme quelqu’un qui a un passé assez complexe, qui a dû faire des choix, qui a peur sans le montrer.
Quand elle parle, ça percute, ça jure, ça provoque, ça sait se faire comprendre avec les expressions adolescentes, les raccourcis et les mots de son environnement.

Avec Farkass, cette écriture trouve parfaitement un rythme qui me plait…et comme c’est mon premier Geneviève Damas, je vais aller en piocher d’autres !

Les phrases avancent comme notre héroïne : vite, parfois brutalement, avec cette impression permanente qu’il ne faudrait surtout pas ralentir, parce que derrière, quelque chose pourrait vous rattraper.

Les défauts sont doubles.

Ce roman a deux défauts : Le nombre de page et la fin.

En ce qui concerne le nombre de pages, j’en voulais plus. Le roman compte 208 pages. Il me manque un peu de dimension sportive.
Ayant déjà fait des 3000 m, je voulais avoir mal aux jambes avec Farkass. Je volais souffrir avec elle ! Sentir ses poumons brûler et sentir ses spikes (chaussures à pointe) frapper la piste !

Mais aussi ressentir ce moment étrange où le corps supplie d’arrêter alors que quelque chose dans la tête ordonne de continuer.

Parce que la course est l’une des plus belles idées du roman : cette gamine qui a passé sa vie à courir pour échapper à quelque chose découvre progressivement qu’elle peut aussi courir vers quelque chose.
J’aurais aimé que cette transformation physique prenne encore davantage de place.

Et cette fin…m’a laissé sur m’a faim.
On ne me fait pas ça…comme si j’étais devant un bus qui partait sans moi ! J’ai rager…j’ai essayé de comprendre…et c’est évident !
L’autrice veut nous montrer ce qu’a trouvé notre héroïne, et la barrière qu’elle a franchie!
Mais j’avoue que j’aurais aimé qu’elle soit plus franche !

Tout en haut, les ministres, les responsables ne croient pas à l’égalité. Ils veulent que les riches restent riches et que les pauvres leur servent de larbins. Voilà pourquoi il faut trouver les moyens de s’en sortir. On n’a qu’une vie.

Trace – Genevieve Damas – Grasset

La résilience est une chose importante !

Trace évite son plus gros piège à ce niveau !

L’autrice ne nous nous raconte pas qu’il suffit de vouloir.
Qu’un professeur formidable, une paire de baskets et beaucoup de courage peuvent sortir n’importe qui de n’importe quelle situation.

Non.

La résilience, c’est merveilleux dans les citations Instagram, mais dans la vraie vie, c’est beaucoup plus compliqué. Parce qu’il faut encore qu’une possibilité se présente.

Que quelqu’un vous tende la main, que vous soyez encore capable de l’attraper.
Et surtout que ce que vous essayez de quitter accepte de vous laisser partir.

Farkass découvre une porte, cela ne signifie pas qu’elle peut simplement la franchir. C’est toute la tension du roman.

Et jusqu’à cette fin qui arrive presque comme un coup de frein brutal, Geneviève Damas refuse de nous offrir le confortable conte de fées sportif que l’on aurait peut-être aimé lire. Mais quand même…comme dit plus haut, j’aurais aimé plus de prise de décision sur cette fin !
Même si ça en fait un sacré bouquin !


Intrigue
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Personnages
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Écriture
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Émotion
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
Addiction
🍟🍟🍟🍟🍟
4/5
20frites sur 25

La fin…my God…j’en voulais plus !

Notez ce post

Laisser un commentaire

En savoir plus sur le Belge qui lit

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture