Dark romance, auto-édition et romantisation de la violence : comment la ligne rouge a été franchie

Vous avez certainement entendu cette nouvelle qui a secoué le monde du livre.
« Corps à Cœur » de Jessie Auryann : Une dark romance qui banalise la pédophilie… et qui, en quelques heures est devenu le livre le plus écarté du monde.

Découvrir qu’un roman auto-édité romantise des violences faites aux enfants n’est pas un débat esthétique. Ce n’est pas une question de goût littéraire. C’est une ligne rouge qui a été franchie.
Quand la liberté d’écriture fait un choc frontal avec les lois protégeant l’intégrité des mineurs, tous le monde crie au scandal…sauf l’autrice, qui ne comprend pas?
Tous le monde, vraiment ? Une personne sur 5 a tout de même aimé ce livre….et l’a recommandé !

Avant que le livre soit noté massivement négativement, il était apprécié !!!!…Bordel!!!!

Mais avant de hurler, même si la tentation est grande, prenons un instant pour comprendre comment la dark romance s’est développée, et comment certaines dérives ont pu apparaître dans un contexte d’auto-édition et de surconsommation culturelle ainsi que la naissance de ce type de romance, pire que les pires monstres de la littérature.


Les origines de la dark romance : explorer l’ombre

La dark romance ne naît pas dans un vide moral. Elle s’inscrit dans l’évolution naturelle de la romance contemporaine. Longtemps perçue comme un genre léger, sentimental, parfois stéréotypé, la romance a progressivement voulu explorer des territoires plus complexes : domination, trauma, dépendance affective, relations toxiques.

Un moment charnière survient avec Fifty Shades of Grey d’E. L. James. À sa sortie, beaucoup s’interrogent : le grand public est-il prêt pour une romance plus explicite, plus sombre, plus transgressive ? La réponse est immédiate et massive. Le succès est colossal. Le marché comprend alors que les lecteurs ne craignent pas les zones grises.

La romance évolue. Elle devient plus crue, plus violente parfois, plus ambiguë moralement. Elle permet de fantasmer des situations de pouvoir et de domination dans un cadre fictionnel. Rien, jusque-là, que la littérature n’ait déjà tenté sous d’autres formes. Des auteurs comme Stephen King ou H. P. Lovecraft ont depuis longtemps exploré la part d’ombre humaine. La différence ne tient pas au fait de parler de violence, mais à la manière dont on la met en scène et au sens qu’on lui donne.

L’auto-édition et les algorithmes : un accélérateur puissant

Puis vient l’ère des plateformes. Des espaces comme Wattpad démocratisent l’écriture et la publication. L’auto-édition devient accessible à tous. C’est une révolution majeure : davantage de diversité, davantage de liberté, la possibilité pour des voix nouvelles d’exister en dehors des circuits traditionnels.

Mais cette liberté a un revers. Là où l’édition classique impose un travail éditorial, un regard extérieur, parfois un frein salutaire, l’auto-édition peut fonctionner sans véritable filtre. À cela s’ajoute un élément déterminant : l’algorithme.

Les plateformes numériques ne mettent pas en avant ce qui est le plus nuancé ou le plus subtil. Elles privilégient ce qui suscite de l’engagement. Ce qui choque. Ce qui provoque une réaction immédiate. Ce qui déclenche des commentaires, des partages, des débats. Plus un contenu est excessif, plus il circule. Plus il circule, plus il génère des ventes ou des vues.

La dark romance, dans ce contexte, devient un terrain de surenchère. Les intrigues se durcissent. Les situations se radicalisent. La violence, parfois, se retrouve esthétisée. Toutes les œuvres du genre ne vont évidemment pas dans cette direction, mais lorsque certains thèmes controversés se révèlent porteurs économiquement, la tentation d’aller plus loin existe.

Adolescents, banalisation et dialogue nécessaire

Un autre élément mérite d’être interrogé : le lectorat adolescent. La dark romance circule largement sur les réseaux sociaux, portée par des communautés très actives. Beaucoup de jeunes lecteurs y accèdent tôt, parfois sans accompagnement, parfois sans véritable discussion autour des thèmes abordés.

La question n’est pas de prôner l’interdiction pure et simple. La littérature doit pouvoir aborder des sujets difficiles. La vraie question est ailleurs : parle-t-on avec les adolescents de ce qu’ils lisent ? Les aide-t-on à faire la distinction entre fantasme fictionnel et réalité sociale ? Entre mise en scène narrative et normalisation d’un comportement ?

Savez-vous vraiment ce que lisent vos enfants ?

Lorsque la violence, la séquestration ou l’objectification deviennent des motifs récurrents dans un cadre romantisé, le risque n’est pas seulement littéraire. Il est culturel. À force d’être présentée dans un contexte séduisant, la violence peut perdre son caractère choquant.

Le problème n’est pas de parler de violence

Il faut être clair : écrire sur le viol ou sur les abus n’est pas en soi condamnable. La littérature l’a toujours fait, souvent pour dénoncer, pour témoigner, pour provoquer une prise de conscience. Le véritable enjeu réside dans le traitement. S’agit-il d’analyser et de contextualiser la violence, ou de la transformer en moteur romantique ?

Même lui en a parlé de violence, mais avec du fond!

Lorsque l’inacceptable devient un ressort de désir, la fiction cesse d’interroger. Elle commence à banaliser. Et la banalisation est plus insidieuse que le choc frontal. Elle installe l’idée que certaines transgressions peuvent être séduisantes, acceptables, voire désirables.

Surconsommation culturelle et logique du toujours plus

Nous vivons dans une économie où tout devient contenu. On publie plus. On lit plus. On scrolle plus. Le livre, lui aussi, est pris dans cette logique d’accélération. Hier, il suffisait de surprendre. Aujourd’hui, surprendre ne suffit plus. Il faut choquer. Demain, il faudra peut-être dépasser encore ce choc.

Quand la transgression fonctionne, elle tend à devenir une norme commerciale. Pour rester visible dans un marché saturé, certains iront plus loin. Ce phénomène ne concerne pas uniquement la dark romance, mais l’ensemble des industries culturelles. La recherche permanente d’attention crée un climat où l’extrême peut sembler rentable.

Qui est la cible ? Un lectorat plus jeune qu’on ne l’imagine !

Qui lit de la dark romance ?

La dark romance est surtout lue par un public jeune, principalement des femmes entre 16 et 30 ans. La tranche 18-24 ans semble aujourd’hui particulièrement active, notamment grâce aux recommandations sur les réseaux sociaux et à la dynamique de communautés comme BookTok. Beaucoup découvrent le genre à l’adolescence, parfois même avant 18 ans, puis continuent à le lire en tant que jeunes adultes.

Cela ne signifie pas que seuls les adolescents s’y intéressent, mais les données montrent que la dark romance circule surtout dans des environnements numériques où les jeunes lecteurs sont très présents. Le lien entre algorithmes, viralité et intensité des récits joue donc un rôle important dans le profil du lectorat.

En bref, surveillez vos ados… ce sont les plus exposés à ce genre de lecture !

Les estimations du graphique s’appuient sur les tendances et études suivantes :

Étude Babelio sur les lecteurs de romance en France, relayée par Actualitté
Données démographiques publiées par la Romance Writers of America (RWA)
Statistiques internationales compilées par WordsRated sur l’âge de découverte du genre
Analyses sur l’impact de BookTok et des réseaux sociaux, notamment via des articles du Monde

Ces sources permettent de croiser deux éléments : l’âge moyen des lecteurs de romance et la montée en puissance des jeunes lecteurs via les plateformes numériques.

Et maintenant, jusqu’où irons-nous ?

Additionnez le tout :
L’évolution naturelle d’un genre qui explore l’ombre.
Un succès commercial massif qui a déplacé les frontières.
L’auto-édition qui supprime certains garde-fous.
Les algorithmes qui récompensent l’intensité plutôt que la nuance.
La surconsommation culturelle qui exige toujours plus fort, plus cru, plus extrême.
Un lectorat parfois très jeune, laissé seul face à des récits qu’il ne contextualise pas toujours.

Mis bout à bout, ce n’est plus une dérive isolée. C’est une mécanique. Et dans toute mécanique fondée sur la surenchère, la limite ne tient que jusqu’au moment où quelqu’un ose la dépasser. La ligne rouge n’était écrite nulle part, mais collectivement, nous pensions qu’elle existait. Aujourd’hui, elle a été franchie.

Alors la question n’est plus seulement “comment avons-nous laissé faire ?” mais “quelle sera la suite ?”.
Dans une logique de toujours plus, chaque transgression devient un palier. Et quand un palier ne choque plus, on en construit un autre. La vraie urgence n’est pas de prédire la prochaine provocation. Elle est de décider, ensemble, à quel moment on arrête d’applaudir la surenchère pour réaffirmer qu’il existe des frontières qui ne sont pas négociables.



C’est là que justice sociale, politique et morale intervient…alors qu’a mon sens, elle aurait du venir bien plus tôt !!!
En France, certains politiques se sont emparés indu sujet…en 2026, alors que le livre date de 2023 et qu’il est imprimé chez Amazon.
Trois ans pour arriver dans des mains qui trouvent cela à vomir…
Pourquoi pas avant ? Probablement a cause de tout ça…du système et de l’acceptation de plus en plus dark de la romance.
…quoi que, c’est peut-être pas si simple que ça !

Et bien, c’est pas tout à fait ça ! Ce contenu choque…ce contenu continue à choquer (et c’est tant mieux).
Et bien, il y a eu des signalements sur des groupes de dark romance…mais ont été supprimé par les modérateurs.
Mais….un jour, un post est tombé à la trappe… et petit à petit, ça prend du poids via les comptes qui ont beaucoup d’engagements.
Et finalement, par effet boule de neige, ça arrive aujourd’hui… du moins, ça explose.

L’autrice se défend sur son droit a écrire, mais outre des signalements sur Pharos et sur la plateforme Amazon (qui a dans son contact l »interdiction de publier ce genre de contenu…). Bref, la justice risque d’être saisie.
Mais quid des gens qui ont partagé, défendu ce genre de publication dans le cas où la justice considère ce contenu comme illégal ?
Bref… wait and see.

Et moi dans tout ça ?

Je ne vous cache pas que je ne lis pas de dark romance.
Outre le fait que je trouve souvent cela très mal écrit, digne d’un fast-food littéraire (c’est à dire qu’on avale mais qui n’a pas de goût), je me suis penché sur le sujet pour le comprendre.

Au fur et à mesure, j’ai compris que c’était fantasmé, on cherchait les sensations et pour quitter le réel.
Etrangement, en parallèle, les féministes se battent pour le droit des femme et c’est une excellente chose. Je rejoins leur combat à 100%.

Je suis effaré de voir qu’aujourd’hui, la banalisation du viol, de la séquestration, de l’emprise, de la torture, tourne autour d’une romance portant au final sur des scènes de sexes dignes des plus mauvais film.
Et le pire : c’est que les ados lisent cela sans que les parents le sachent !…

Aussi, lors de mes recherches, j’ai remarqué que beaucoup de personne appréciaient le texte de cette autrice évoqué en début d’article.
Cela signifie surtout, qu’outre le fait que ce soit mal écrit, ce sont les sensations que les gens recherchent, avec volonté d’en avoir toujours plus.

Responsabilité partagée dans le monde du livre

Face à ces dérives, la tentation est grande de désigner un seul responsable : l’auteur, la plateforme, l’absence de maison d’édition. En réalité, le système est plus complexe. L’auteur écrit. La maison d’édition, lorsqu’elle existe, agit comme garde-fou. Les plateformes amplifient. Les lecteurs choisissent. Chaque maillon joue un rôle.

Lire reste un acte politique. Être lecteur, ce n’est pas tout accepter. C’est choisir, refuser, questionner. Il ne s’agit pas d’appeler à la censure aveugle, mais de rappeler que la liberté d’expression s’accompagne d’une responsabilité éthique. D’abord dans les foyers, par le dialogue. Ensuite dans les communautés de lecteurs. Puis chez les auteurs, les éditeurs et les plateformes.

La dark romance peut exister. Elle n’est pas, en soi, un danger. Mais lorsqu’elle transforme la violence en divertissement ou en fantasme, elle participe à une érosion du regard critique.

Et le jour où plus rien ne nous choque, où plus rien ne nous interroge, ce ne sera pas une victoire artistique. Ce sera le signe que nous avons collectivement déplacé nos propres lignes rouges sans même nous en rendre compte.

Peut-être est-il temps, dans le monde du livre, de réfléchir à des repères plus clairs, à une meilleure information sur les contenus sensibles et à un véritable dialogue autour des lectures. Parce que la liberté de créer est précieuse. Mais la responsabilité de comprendre ce que l’on met en circulation l’est tout autant.

5/5

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