Cavillore : Jérémie Claes parle d’un silence plus lourd que la pierre

Cavillore, explore la montagne

Il y a des villages qu’on traverse.
Et puis il y a ceux qui vous traversent.

Gourdon fait partie de la seconde catégorie. Un nid d’aigle accroché au vide, dans l’arrière-pays niçois. Une carte postale pour touristes distraits. Mais derrière la lumière dorée, derrière les façades chaudes et les volets clos à l’heure du cagnard, il y a autre chose.
Quelque chose de plus ancien. De plus dense. De plus minéral.

Au-dessus de tout, il y a Cavillore.
C’est le titre du roman, un plateau mis à l’honneur aussi Brut que magnifique où la beauté se mélange aux choses terribles.

La montagne ne domine pas simplement le village, elle l’imprègne. Elle le façonne. Elle l’écrase parfois. On sent que rien ne peut lui échapper. Ni les jeux d’enfants. Ni les amours adolescentes. Ni les rancœurs. Ni les morts.

Les sentiers et les torrents, moi, j’ai trop peur de les laisser partir. J’ai besoin des marches des maisons pour y poser mes fesses, des persiennes fermées en plein midi, du parapet qui ceint le village, besoin des odeurs de lavande, du goût du pissala et du miel, du vin de noix de Saint-Jean. Sans tout ça, je m’éparpille.

Cavillore – Jeremie Claes – Edition Heloise d’Horemesson

Lorsque le corps d’une jeune inconnue est déposé à l’aube devant l’auberge, la fissure apparaît. Elle ne crie pas, elle ne s’enflamme pas. Elle s’installe. Dans les regards. Dans les silences. Dans les demi-phrases. On ne sait pas qui est la morte, mais on croit déjà savoir qui l’a tuée. Parce qu’à Gourdon, on n’aime pas ce qui vient d’ailleurs.

Les Camillieri, les “estrangers”, deviennent immédiatement suspects.
Trop discrets. Trop différents. Trop soudés. Ariane, la mère, avance avec la détermination farouche de celles qui savent que le monde peut être injuste. Elle protège. Elle encaisse. Elle observe. Autour d’elle gravitent des personnages d’une densité rare : Rémi, violence contenue et humiliations accumulées ; Raphaël, fragile, tendre, trop doux pour certains ; Léonce et ses savons, mémoire vivante du village ; Justin le garde-chasse, silhouette taiseuse qui arpente la montagne comme un confident silencieux.

Et puis Nico revient après quelques années.
Il revient au village comme on revient à une cicatrice. Trente ans plus tôt, d’autres crimes ont marqué les lieux. Jamais élucidés. Jamais digérés. Le passé ne passe pas ici. Il sédimente. Il s’enfouit. Il attend.

Ce qui frappe dans ce roman, c’est cette sensation d’épaisseur. Rien n’est décoratif. La nature n’est pas une toile de fond, elle respire avec les personnages. Elle éclaire et elle assombrit. Elle apaise et elle menace. On entend presque les grillons au début, puis un orage gronde, lointain. On sait qu’il éclatera.

Il ira chasser. Sans répit. Puissant et destructeur.
Craquer les os. Craquer la honte. cogner la peur.
Hurler aux limbes comme les loups. Vaincre peut-être.
Suivre sa proie, la traquer, par les collines, aux lieux-dits.
Ne plus souffrir. Anéantir.
Alimenter son chantier.

Cavillore – Jeremie Claes – Edition Heloise d’Horemesson

La plume de Jérémie Claes est d’une maîtrise impressionnante. Elle est lumineuse quand elle décrit les collines, les senteurs de thym, le miel et le vin Elle devient soudain tranchante quand la violence affleure. Il y a dans son écriture quelque chose d’organique. Cela sent la terre, la sueur, l’attachement viscéral aux lieux et aux êtres.
Et pourtant, la plume de Jérémie Claes est douce pour raconter cet environnement brut.

Là où la roche est rude, il pose des phrases lumineuses. Là où la montagne impressionne, il installe de la tendresse. Il ne décrit pas la Provence : il l’habite. Il ne met pas en scène le village : il le connaît.

Il aime cette région. Ça se sent. Dans les odeurs, dans les silences, dans les détails justes.

Peut-on vraiment parler de ce roman sans évoquer les animaux ?
Les loups. Les vautours…
Ils observent. Ils rôdent. Ils planent au-dessus des hommes comme une conscience sauvage. À travers eux, la montagne prend chair. Elle devient regard. Elle devient mémoire. Elle vous surveille, silencieuse, et ne vous oublie jamais.

Dès le premier chapitre, cette personnification s’impose avec force. Monde sauvage et monde civilisé se frôlent, se confondent presque — incarnés dans une figure simple et troublante : le chien. À la fois domestique et instinctif, familier et indomptable, il symbolise cette frontière poreuse entre l’homme et la nature.

En quelques pages à peine, Jérémie Claes installe tout : l’atmosphère, la tension, la profondeur symbolique.
Le talent, lui, ne tarde pas à mordre.


Et je défie quiconque d’écrire un territoire avec une telle précision sans l’aimer profondément. On peut documenter un lieu. Mais on ne peut pas feindre l’attachement.
Dans ce roman, la montagne n’est pas un décor.
C’est une déclaration d’amour écrite à même la pierre.

« – c’est Cavillore qui t’accueillera, maman, pas moi. »
Ni Arianne ni Jonas ne peuvent imaginer à quel point ses paroles sont prémonitoires.

Cavillore – Jeremie Claes – Edition Heloise d’Horemesson

On pense à Marcel Pagnol forcément, dans cette manière d’habiter la Provence. Mais ici, la lumière est piégée par une tension noire, sourde, qui ne relâche jamais vraiment son étreinte. Les fausses pistes se multiplient, les certitudes vacillent.
Personne n’est totalement innocent. Personne n’est totalement coupable. C’est peut-être cela, le plus troublant.

Et lorsque la vérité surgit, elle n’a rien d’un soulagement propre et net. Elle éclate comme un orage d’été. Elle mouille tout. Elle laisse derrière elle une odeur de pierre mouillée et de secrets éventrés.


Et n’oublions pas ces interstices.
Ces courts paragraphes qui semblent vous épier, qui vous fixent à travers la pierre et les buissons, comme une bête tapie dans l’ombre. Ils insufflent au roman une dimension sauvage, presque animale , une tension discrète, mais terriblement mordante.

En refermant Cavillore, j’ai l’impression d’avoir quitté un endroit vivant. D’avoir fréquenté ces ruelles, senti ces odeurs, croisé ces regards, parcourus ces chemins.
La meilleur idée, peut-être est d’utiliser une carte pour s’immerger dans les lieux.
On quitte la montagne avec une forme de nostalgie étrange, comme si elle nous avait adoptés, le temps d’une lecture, mais on aimerait tellement y retourner avec Jérémie. Pour qu’il nous parle de cette région, de ces pierres et de ce trous, que l’on croit déjà presque connaître !

Et moi, habitué à ma Belgique et ses plaines, ses paysages industrielles ou ces Ardennes boisées , je dois l’avouer : cette Provence rugueuse m’a happé. Ce roman noir, à la fois rural et profondément humain, m’a rappelé pourquoi j’aime tant lire. Pour me perdre ailleurs. Pour sentir. Pour vibrer. Pour être secoué.

Cavillore n’est pas seulement un roman noir.
C’est une immersion.
Une montagne.
Et parfois, les montagnes laissent des traces bien plus profondes que les livres ordinaires.

Lisez du Belge, bordel. Parce que c’est le meilleur moyen de partir en restant chez vous !

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