Théâtre sur ordonnance : j’ai vu un suppositoire rêver de liberté
Ce samedi 14 février 2026, pendant que certains s’échangeaient des roses et des promesses éternelles, je me suis rendu à Uccle, au centre culturel, pour célébrer, moi aussi, une grande histoire d’humour.
Pas celle d’un couple. Mais celle d’un suppositoire qui rêve d’une grande évasion.
Créé en 2022 par Alex Vizorek et Caroline Allan, publié chez Michel Lafon, ce conte philosophico-lubrifié au titre déjà culte, Le suppositoire qui voulait échapper à sa destinée, et qui a pris vie sur scène ce 14 février.
Et disons-le sans détour : la greffe théâtrale prend parfaitement… ça glisse tout seul !


Un jardin, une rose, une pharmacie
Dès le lever de rideau, nous voilà dans un jardin. Une rose s’y dresse, majestueuse, incarnée par une Alice on the Roof lumineuse. Elle ouvre le récit comme on entrouvre une porte secrète… qui mène, dans notre cas, à une pharmacie.
C’est là que réside Paul (Jérôme Louis) . Suppositoire de son état. Rêveur, sensible, animé d’un désir fou : voir le monde, sentir les roses, exister autrement que par la voie la plus sombre, qu’il ne connait pas.
Autour de lui gravite un duo pharmacologique aussi candide que déjanté :
Julie Duroisin (Camille), et Mustii.
Dans cette boîte : Trois énergies complémentaires, trois tempéraments parfaitement dosés.
Jérôme Louis porte le spectacle avec une générosité désarmante. Oui, jouer un suppositoire est un défi. Oui, cela implique une certaine verticalité dramatique. Et oui, il crève littéralement la scène. Son duo avec Julie Duroisin fonctionne à merveille : c’est précis, complice, presque… glycérique.
En observant bien, on peut voir quelques petits rictus vite esquivé.. ça en dit long sur la qualité du spectacle.

Quant à Mustii, il fait ce que Mustii fait de mieux : occuper l’espace, électriser la salle et livrer un chant attendu, maîtrisé, applaudi d’avance.
Osons le dire il magnifie la phramacie avec brio et son rôle de Mercurocrôme est incroyable.
Et puis il y a Emmanuel Dell’Erba, caméléon irrésistible, qui enchaîne les personnages avec une physicalité et une expressivité impressionnantes. Il arrache des rires… et parfois des larmes (de rire).
La pilule ne fait que passer à travers l’ensemble de ses scènes, mais j’ai préféré quand elle était bleue !
Hilarant, beau et (un peu) philosophique
La mise en scène signée Nathalie Uffner est d’une précision jubilatoire. Le spectacle est visuellement soigné, musicalement impeccable (ils chantent juste, oui, c’est notable), et étonnamment profond.
Cet écran, changeant au gré du vent, donnant le ton et le sens de la scène, était magnifique et enchanteur !
Car derrière la métaphore grivoise se cache une vraie question : sommes-nous condamnés à notre fonction ? Peut-on échapper à ce pour quoi l’on a été “fabriqué” ?

Relisant le livre avant la représentation, j’ai été moins surpris par l’audace du propos que certains de mes voisins. Mais voir cette matière prendre corps — chanter, danser, vibrer — donne une dimension nouvelle et audacieuse à l’histoire. Les références ajoutées, les clins d’œil en chansons, dans le texte ou des private joke (dont une savoureuse allusion à l’anosmie de Vizorek et une vanne nucléaire sur Ulysse) subliment le spectacle !

Le point tatillon (parce qu’il en faut un)
Soyons honnêtes : Alice on the Roof n’est probablement pas la meilleure danseuse de Belgique (et c’est pas la plus mauvaise non plus !).
Mais elle incarne cette rose avec une grâce et une sincérité telles qu’on lui pardonne tout. Et puis, après tout, ce n’est pas tous les jours qu’une fleur ouvre un spectacle sur un suppositoire existentialiste, donc, on la pardonne !

Faut-il y aller ?
Oui.
Parce que c’est audacieux sans être scatologique. Drôle sans être lourd. Intelligent sans être prétentieux.
Parce que personne, à ma connaissance, n’avait encore donné une telle noblesse dramatique à un suppositoire aussi bien que nos artistes.
Parce que les deux personnes en coulisse sont d’une efficacité redoutable !
Parce que la régie met la lumière littéralement sur un spectacle hors norme !
Parce que le théâtre vivant peut donner vie aux histoires les plus folles, belles et magnifiques !
Et parce que, si vous n’avez pas vos places, vous avez jusqu’au 1er mars pour corriger cela.
Sinon… vous l’aurez dans le bref.

Et en ce 14 février, quoi de plus romantique qu’un spectacle qui nous rappelle que même les objets qui glissent le mieux ont le droit de rêver ?