Jusqu’ici tout allait bien… et puis la normalité a décidé de partir en vrille

Sylvie menait une vie paisible et heureuse à tous points de vue. Avec une famille aimante, une santé de fer, un foyer chaleureux et un job épanouissant, comment ne pas nager dans le bonheur ?
Hélas, cette douce réalité ne se conjugue désormais plus qu’au passé ! Depuis ce fameux dîner chez ses parents, les certitudes de Sylvie s’écroulent les unes après les autres. Et un déménagement plus tard, sa vie rêvée vire au cauchemar.
Mensonges, manipulations et trahisons : voilà désormais à quoi se résume son quotidien.
Abandonnée de tous, en proie à la perfidie des gens qu’elle croyait proches, Sylvie sombre dans un gouffre à la profondeur infinie.
Il y a des phrases qu’on prononce avec une confiance presque insolente.
« Tout va bien. »
Et puis il y a celles qu’on prononce juste avant la chute. En repensant au passé !
Jusqu’ici, tout allait bien, par exemple.
Dans Jusqu’ici, tout allait bien, Amandine Scheers prend un malin plaisir à démonter, pièce par pièce, la mécanique rassurante d’une vie parfaitement réglée. Et elle le fait avec efficacité et amusement ! Ça se sent !
Sylvie a tout pour incarner cette fameuse normalité que notre société adore brandir en modèle : un mari séduisant et attentionné, deux fils jumeaux de 23 ans, une maison agréable, un chien, un travail, une famille présente. Certes, il y a quelques difficultés financières, mais qui peut honnêtement affirmer ne jamais avoir regardé son compte en banque en retenant sa respiration avec un air sceptique et crier ouf quelque seconde après ? Bref, rien d’alarmant. Rien d’anormal. Rien d’inquiétant.
Jusqu’au déjeuner dominical. Là où tout bascule…ou plutôt, là où l’histoire commence !
Un étrange phénomène est en train de se produire en moi. Comme si l’assouvissement de ma vengeance était une intraveineuse de satisfaction pure. Une jouissance extrême, que je n’avais encore jamais ressentie jusqu’à présent.
Jusqu’ici tout allait bien ! – Amandine Scheers – Edition Academia
Autour de la table familiale, la vie de Sylvie bascule en quelques phrases lâchées comme des évidences. Son mari va se présenter aux élections municipales. Un déménagement est prévu. L’un de ses fils part en mission humanitaire en Afrique. L’autre s’installe avec une femme déjà mère de deux enfants ayant quasi l’âge de Sylvie. Tout le monde est au courant. Tout le monde… sauf elle !.
À partir de cet instant, quelque chose se fissure. Pas une explosion spectaculaire, non. Une fissure discrète, sournoise, qui s’élargit lentement.
Et c’est là que le roman devient franchement intéressant et quasi impossible à lâcher !

Installée dans une nouvelle maison, Sylvie commence à ressentir un malaise diffus.
Un voisin un peu trop attentif. Une voiture orange qui semble la suivre. Des messages étranges. La sensation persistante d’être observée. Le tout remué par des articles qu’elle lit qui sont assez stressant…
Est-elle réellement en danger ? Ou est-ce sa perception du monde qui vacille ? Le doute s’installe, s’infiltre dans chaque détail du quotidien, et j’ai eu du mal à lâcher le livre !
Soyons honnêtes : j’ai dévoré ce roman en quelques heures. Les chapitres sont courts, l’écriture fluide, et cette atmosphère montant petit à petit, nous attire aux coeurs des pages, là où s’alterne l’ambiance tantôt légère et tantôt lourde, ce qui fonctionne terriblement bien.
On ne lit pas seulement ce qui arrive à Sylvie, on vit sa confusion, son isolement, son sentiment d’injustice. On glisse avec elle, lentement, vers une forme d’effondrement intime et social.
C’est sûr, un truc se passe …mais quoi ?
Mais tout n’est pas parfait, et c’est là que j’ai sorti mon petit sourire en coin.
Le bonheur, c’est l’inverse du vélo. On l’oublie très vite, et parfois, ça ne revient jamais…
Jusqu’ici tout allait bien ! – Amandine Scheers – Edition Academia
Sylvie est parfois d’une naïveté qui frôle le cliché du thriller psychologique et ça fait du bien !.
Il y a des moments où l’on a envie de lui dire : « Sylvie, vraiment ? Tu n’as rien vu venir ? » On a envie de la secouer, de la réveiller, de lui offrir un abonnement express à la lucidité. Et pourtant… cette naïveté, aussi agaçante soit-elle, fait sens par moment…car on se pose aussi la même question !
Entre surveillance, tromperie, mise à l’écart, incompréhension…moi aussi, si je vivais cela, je deviendrai fou !
Ce roman parle avant tout de maladie mentale, de solitude, de manipulation, de silences et de non-dits. De ce moment précis où la société préfère enfermer plutôt que comprendre.

Ne cherchez pas ici une enquête classique. Pas de policiers à la Franck Thilliez ni de révélations spectaculaires à chaque chapitre. On est clairement plus proche du roman noir que du polar.
L’action peut parfois sembler traîner mais l’autrice ne fait que préparer le terrain, certains personnages manquent parfois d’épaisseur et d’autres ne reviennent jamais (j’avoue avoir voulu la confrontation de Sylvie et de la copie de son fils), et la fin qui m’a plus, aurait pu prendre plus de temps…juste pour savourer un peu plus ce moment…. mais j’avoue, c’était bon, mais pas assez long !
Mais le cœur du roman est ailleurs , à savoir dans cette chute lente et implacable d’une femme que tout destinait à une vie « sans histoire ».
Et c’est sans doute ce qui rend la lecture aussi dérangeante que fascinante.
Parce que ce que raconte Jusqu’ici, tout allait bien, ce n’est pas seulement l’histoire de Sylvie. C’est celle de toutes ces existences lisses qui tiennent debout par habitude, jusqu’au jour où un regard change, où un silence devient trop lourd, où l’équilibre se brise sans bruit.
Publié chez Éditions Academia, ce roman confirme que la littérature belge excelle lorsqu’il s’agit d’explorer les zones grises, l’intime, le social, sans effets inutiles mais avec une vraie maîtrise de l’atmosphère.
Alors, est-ce un roman parfait ? Non.
Est-ce un roman marquant ? Clairement, oui.
Je ne regrette absolument pas cette immersion dans l’enfer ordinaire de Sylvie, même si certaines pages demandent d’avoir le cœur un peu solide. Et je referme ce livre avec une envie paradoxale : découvrir les textes plus lumineux de l’autrice… tout en gardant en tête cette question, simple et glaçante :
Dites moi :
À partir de quand cesse-t-on de dire « tout va bien »… pour enfin regarder ce qui ne va plus ?
Comments (1)
Amandine Scheers
17/01/2026 at 12:10
Mille mercis pour cette chronique 💖