Contre-plongées de Luc Dellisse : ces souvenirs qui deviennent de vraies histoires
Il y a des écrivains belges dont on parle beaucoup… et puis il y a ceux qui écrivent beaucoup.
Luc Dellisse fait clairement partie de la deuxième catégorie. Et j’avoue que j’ai toujours un petit faible pour ces auteurs-là : ceux qui bossent tranquillement pendant que tout le monde fait du bruit sur les réseaux. À 72 ans, Dellisse a déjà touché à tout : romans, poésie, essais, théâtre, scénarios… bref, l’homme a plus de cordes à son arc qu’un magasin Decathlon un samedi de soldes. Et l’an dernier encore, il était finaliste du Prix Victor Rossel en 2025. Donc on est loin du gars qui écrit dans son coin entre deux cafés.
Lui? Lui ? Impossible. D’abord il est sans doute mort (c’était déjà presque un Villard quand j’étais jeune); ensuite il ne voyage pas, il n’a jamais pris l’avion de sa vie; et puis il a horreur de l’hivers et du froid, il est plus frileux qu’un nouveaux-né.
Contre-Plongées – Luc Delisse – Editions Lamiroy
Quand j’ai ouvert Contre-plongées, je pensais tomber sur un recueil de nouvelles classique. ou pas…avec Luc, on ne sait jamais vraiment.
Ici, l’auteur fait un truc beaucoup plus malin. Le titre nous parle indirectement…une image allant du bas vers le haut… ce qui est déjà un indice
L’auteur nous balance vingt-quatre fragments de vie racontés à la première personne. Et quand je dis fragments, je parle vraiment de ces petits moments qui composent nos journées sans qu’on y fasse trop attention : un sac perdu, une rencontre improbable à Florence, un trajet en tram, un vieux souvenir d’étang, un objet oublié. Des scènes qui semblent banales… mais qui deviennent fascinantes dès qu’on les regarde autrement.

Évidemment, en lisant, je me suis posé la question que tout le monde se pose : est-ce que c’est lui ? Est-ce que l’auteur raconte sa vraie vie ? La réponse est très belge, donc un peu floue : oui… et non. Il part souvent d’un souvenir réel, d’un moment vécu, d’une ambiance qu’il a connue. Et puis la fiction arrive, met son grain de sel, et transforme tout ça en histoire. Résultat : on flotte entre réalité et imagination. Et c’est précisément là que le livre devient vraiment cool à lire.
Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que Luc Dellisse ne vous prend pas par la main comme un GPS qui répète “tournez à gauche”. Il vous montre une scène, et puis… il vous laisse réfléchir. Certaines histoires s’arrêtent presque brutalement, comme si quelqu’un coupait la lumière avant la fin du film. Et au lieu d’être frustrant, ça marche. Parce que la vraie vie fonctionne comme ça : il n’y a pas toujours une morale, une explication, ou un générique de fin.

Le titre du livre résume parfaitement le truc. Une contre-plongée, c’est ce moment où l’on remonte vers la surface après avoir exploré les profondeurs. Et c’est exactement ce que fait Dellisse avec la mémoire. Il plonge dans ses souvenirs et remonte avec des morceaux de vie : un objet, une rencontre, un moment qui semblait banal mais qui prend soudain une autre dimension. Le livre commence dans l’eau et se termine dans l’espace. Franchement, pour un recueil de nouvelles, c’est déjà un beau voyage.
Incroyable, dans cette vie d’équinoxe, très solitaire, je m’étais fait un ami, un exilé comme moi, pas plus normand que moi, grand lecteur, grand buveur, une sorte de frère de lait.
Contre-Plongées – Luc Delisse – Editions Lamiroy
Au fil des pages, je me suis aussi rendu compte que ce livre parle beaucoup du temps qui passe. Mais sans tomber dans le mode “c’était mieux avant”. Dellisse regarde sa vie avec une distance amusée, presque ironique. Il parle d’amours, de voyages, de hasards bizarres, de chemins qu’on prend sans trop savoir pourquoi. Et derrière tout ça, il y a une idée simple mais assez belle : la vie n’est peut-être pas si courte que ça. Quand on regarde tout ce qu’on a déjà vécu, elle peut même sembler sacrément longue.
En refermant Contre-plongées, je me suis dit un truc : ce livre ressemble un peu à ces boîtes pleines d’objets qu’on retrouve dans un grenier. On tombe sur un billet, une photo, un vieux truc dont on avait oublié l’existence… et tout à coup, un souvenir revient. Luc Dellisse fait exactement ça avec la littérature : il prend ces petits fragments de vie et les transforme en histoires.

Et au final, c’est peut-être ça le plus intriguant dans ce livre. Il vous rappelle que les grandes histoires ne commencent pas forcément avec un dragon, un meurtre ou une explosion. Parfois, elles commencent simplement avec un détail. Un moment. Un souvenir.
Bref, si vous pensez que la littérature belge est forcément sérieuse et poussiéreuse… Contre-plongées pourrait bien vous prouver le contraire. Et qui sait : après quelques pages, vous risquez même de regarder vos propres souvenirs comme des débuts de roman. Parce qu’au fond, la mémoire est peut-être le plus grand livre que chacun de nous porte dans sa poche.